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« Avatar met en scène deux formes d’écologie radicalement différentes »

by admin
« Avatar met en scène deux formes d’écologie radicalement différentes »

Alors que la suite du blockbuster de James Cameron sort sur les écrans le 14 décembre, nous avons proposé à l’anthropologue Perig Pitrou d’analyser le premier opus. Par-delà nature et culture, quelles représentations du vivant se cachent derrière le message écologique du film ?

Le film Avatar et ses fameux Na’vis, extraterrestres à la peau bleue aux prises avec des Terriens avides de conquêtes, proposait en 2009 une fable écologique devenue le plus gros succès en salles de tous les temps. Quelle conception de la vie le film met-il en scène ?
Perig Pitrou. La première qualité de ce film est de présenter des singularités tout à la fois biologiques et sociotechniques. D’un côté, on croise sans cesse des formes de vie inconnues – animales, végétales, humanoïdes… – dans un environnement foisonnant. On découvre l’écologie de la planète imaginaire Pandora, notamment l’existence de systèmes de communication entre différentes espèces qui ne ressemblent à rien de ce que l’on connaît sur Terre.

La diversité des formes de vie (dans le film) est un prétexte pour nous plonger dans un univers animiste, radicalement différent des schémas de pensée occidentaux.

Dun autre côté, le film montre ce que cette communication implique dun point de vue politique et social : les espèces vivent en communion les unes avec les autres, des cavaliers humanoïdes nouent un lien éternel et organique avec leur monture, les arbres parlent aux vivants et même aux morts… La diversité des formes de vie est un prétexte pour nous plonger dans un univers animiste, radicalement différent des schémas de pensée occidentaux. L’arrivée des humains sur cette planète, sous forme de complexe militaro-industriel et prédateur, accentue encore ce contraste. Ils ne comprennent pas ce qu’ils voient et tentent d’imposer leur vision du monde.

Sur la planète Pandora, des cavaliers humanoïdes nouent un lien éternel et organique avec leur monture, comme ici dans l’ambiance aquatique du nouveau film attendu en salles le 14 décembre.

Autrement dit, le film prône un changement de regard…
P. P. Avatar fait écho aux travaux de l’anthropologue Philippe Descola et notamment à son livre le plus influent : Par-delà nature et culture (Gallimard, 2005) – il est d’ailleurs intéressant de noter que cet ouvrage et le film sont sortis à quelques années d’écart à peine, l’idée était dans l’air du temps… Dans son œuvre, Philippe Descola raconte comment l’étude des peuples amazoniens et d’autres sociétés traditionnelles a permis de décentrer notre regard. En Occident, nous avons une vision qu’il qualifie de « naturaliste » : nous voyons des similitudes physiques entre les humains et les non-humains – tout être vivant est constitué d’ADN, de cellules… –, mais nous pensons avoir une vie spirituelle plus riche et élaborée.

Avatar fait écho aux travaux de l’anthropologue Philippe Descola et notamment à son livre le plus influent : Par-delà nature et culture.

Dans l’ontologie animiste, que Descola étudie en Amazonie mais qu’on retrouve dans d’autres régions du monde (Sud-Est asiatique, zone arctique…), c’est exactement le contraire. Les humains considèrent qu’ils partagent une même intériorité spirituelle avec toutes les créatures du monde, tandis que les différences seraient essentiellement physiques et biologiques. Par ailleurs, Philippe Descola milite beaucoup pour les droits des peuples autochtones et pour l’écologie, ce qui est un thème central dans Avatar.

Des “graines sacrées” issues de l’Arbre des Âmes volètent ici comme des pissenlits. Dans l’univers animiste du blockbuster, les arbres parlent aux vivants et même aux morts…

En quoi ces différentes approches sont-elles au cœur de l’anthropologie de la vie sur laquelle vous travaillez ?
P. P. L’idée est de comprendre ce que représente « la vie » dans différentes cultures. Toute société est spontanément confrontée à la naissance et à la mort, à la santé et à la maladie, à la croissance et au développement des êtres vivants. Nimporte quel individu ne peut être que frappé et interrogé par ces phénomènes. Mais dès quon se penche sur les grandes explications imaginées par les humains – dans les religions, les sciences ou même les arts –, on est fasciné par leur extraordinaire diversité. Selon que vous êtes originaire de France, du Japon ou encore du Mexique, que vous avez grandi dans une société moderne ou dans une communauté plus traditionnelle, vous ne donnerez pas forcément la même définition de la vie, vous ne reconnaîtrez pas les mêmes entités comme vivantes ou au contraire inanimées.

Selon vos conceptions de la vie et du vivant, vous ne développerez pas les mêmes pratiques de chasse, d’agriculture ou encore d’urbanisation des grands espaces.

L’enjeu est aussi d’analyser ce que ces différentes représentations impliquent en termes d’organisation sociale et politique, de rapport à la nature et à l’innovation technologique… En fonction de vos conceptions de la vie et du vivant, vous ne développerez pas les mêmes pratiques de chasse, d’agriculture ou encore d’urbanisation des grands espaces. Les anthropologues mènent notamment des enquêtes comparatives aux quatre coins du monde pour mieux comprendre ces liens.

Pourquoi la science-fiction est-elle l’un de vos terrains d’étude ? Cela peut de prime abord surprendre de la part d’un anthropologue…
P. P. S’intéresser aux représentations de la vie, c’est aussi porter un regard réflexif sur notre société, notre culture. Quelle conception de la vie est-elle mobilisée de façon consciente ou inconsciente dans les laboratoires de recherche ? Qu’est-ce qu’un biologiste ou un chimiste ont en tête lorsqu’ils parlent des « êtres vivants » ? Ces questions sont fondamentales car nous devons imaginer des organismes qui pourraient être totalement différents de ce que nous connaissons sur Terre et néanmoins bien « vivants ». C’est notamment ce que fait l’exobiologie, une approche interdisciplinaire étudiant plus généralement les conditions d’apparition de la vie et de son évolution dans l’Univers. La science-fiction est une ressource passionnante dans ce cadre car elle met en scène des extraterrestres dans leur environnement naturel mais aussi social, politique et technologique. Elle permet de réfléchir aux liens entre biologie et culture au sens large.

Dans le premier opus, les humains investissent Pandora en tant que complexe militaro-industriel et prédateur. Ils ne comprennent pas ce qu’ils voient et tentent d’imposer leur vision du monde.

Pour revenir à Avatar, le message écologique du film de 2009 était-il d’avant-garde à cette époque ?
P. P. On peut considérer qu’il plaide en faveur d’une reconnexion avec la nature, d’une meilleure conservation de l’environnement et dun plus grand respect des droits des peuples… Messages devenus d’autant plus audibles et cruciaux aujourd’hui. Pour autant, en tant qu’anthropologue, je trouve surtout intéressant de réfléchir au contraste entre deux formes d’écologie que le film met en scène : l’une naturaliste et l’autre animiste, pour reprendre la terminologie de Descola. Dès le début du film, la caméra offre une vue plongeante sur une jungle vierge de toute activité humaine, suivie d’un panorama sur un vaisseau spatial – qui est à l’inverse l’environnement le plus anthropique qu’on puisse imaginer !

Chez les humains du film, l’ordre social est souvent dominé par des hommes virils et la capacité à accaparer des ressources (…). L’organisation politique des Na’vis semble plus égalitaire et moins ancrée dans des stéréotypes de genre.

Avatar met constamment en scène ce contraste entre deux milieux de vie et les modèles de société qui en découlent. Du côté des humains par exemple, l’ordre social est très hiérarchisé, souvent dominé par des hommes virils ; tout repose sur la capacité de quelques individus à accaparer des ressources matérielles – notamment un précieux minerai quon ne trouve que sur Pandora… À l’inverse, chez les autochtones et notamment les Na’vis, principale espèce humanoïde de la planète, l’organisation politique semble plus égalitaire et moins ancrée dans des stéréotypes de genre (les femmes peuvent aussi combattre et commander) ; l’énergie est avant tout spirituelle et communautaire.

Cette opposition se réfère-t-elle à des faits réels, dans l’histoire du colonialisme par exemple ?
P. P. Les peuples na’vis sont clairement inspirés de sociétés traditionnelles non occidentales qui ont souvent été victimes de la colonisation. Avatar met ainsi en scène un versant important de l’histoire coloniale : « l’extractivisme », soit l’extraction d’importantes quantités de ressources naturelles sur un territoire colonisé, afin de répondre aux besoins d’un pays colonisateur. L’une des premières scènes du film est par exemple un survol de l’activité qui se déploie autour de mines, avec leurs immenses cratères et des camions de plusieurs étages transportant des marchandises.

Avatar met en scène un versant important de l’histoire coloniale : « l’extractivisme », soit l’extraction d’importantes quantités de ressources naturelles sur un territoire colonisé.

Les Na’vis ne sont pas présents, mais vivent au-dessus d’un gisement particulièrement prometteur, raison pour laquelle des humains veulent les expulser. Ces derniers tentent d’abord de négocier par le biais des « avatars », qui donnent leur nom au film. Lorsque cette solution échoue, les conflits armés risquent toujours de prendre le relais. Évidemment ce message n’est pas toujours d’une grande subtilité dans le film qui cherche aussi à nourrir une tension dramatique, à susciter des émotions et du grand spectacle.

La bande-annonce de “Avatar. La voie de l’eau” montre notamment des images d’îles paradisiaques et de plongées sous-marines très “instagramables”, façon tourisme de luxe…

Avatar. La voie de l’eau, second volet de cette franchise, sort au cinéma le 14 décembre. Qu’en attendez-vous ?
P. P. Malgré ses défauts, le premier opus avait le mérite de saisir un ensemble de préoccupations restées d’actualité, et qui ont même gagné en force depuis sa sortie en 2009. C’est ce que l’on appelle parfois « une œuvre monde » : dotée d’une dimension récapitulative et exhaustive, elle nous présente un univers alternatif, à la fois radicalement étranger et reconnaissable, pour mieux nous faire prendre conscience du nôtre. En regardant la bande-annonce de La voie de l’eau, je dois avouer que j’ai eu le sentiment que l’originalité du premier opus avait peut-être été perdue. J’ai été frappé par le côté très « instagramable » des images d’îles paradisiaques et de plongées sous-marines. La jungle sauvage et hostile semble avoir cédé le pas à l’imaginaire du tourisme de luxe… Ça fait rêver, certes, mais il ne faudrait pas que ça s’en arrête là ! Mais je ne peux pas juger sur quelques minutes de bande-annonce et je garde espoir que ce deuxième volet sache à son tour saisir quelque chose de l’air du temps, nous tendre un miroir et nous offre une réflexion sur nos propres représentations du monde. 

À lire
Les Anthropologues et la Vie, Perig Pitrou, Mimesis, août 2022, 256 p., 20 euros.
Puissance du végétal et cinéma animiste. La vitalité révélée par la technique, Teresa Castro, Perig Pitrou et Marie Rebecchi (dir.), Les Presses du réel, sept. 2020, 312 p., 26 euros.

À voir
Avatar. La voie de l’eau de James Cameron, en salles le 14 décembre.

Avatar, la voie de l’eau (Bande annonce vost)

Producteur: 

James Cameron, Jon Landau – Lightstorm Entertainment – 20th Century Studios

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