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« Est-ce vraiment nécessaire de sortir du cadre ? »

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Scientifiques en procès : « Nous considérons que leur action de désobéissance est légitime »

Dans la soirée du 9 avril 2022, à la veille du premier tour de l’élection présidentielle, une trentaine de personnes prennent possession de la galerie de paléontologie et d’anatomie comparée du Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN) à Paris, non sans s’être acquittés du billet d’entrée. En dessous des squelettes de dinosaures, ils déploient une banderole : « Dire la vérité n’est pas un crime ». Trois d’entre eux s’attachent aux piliers, à l’aide d’antivols. C’est la première action de désobéissance civile du collectif Scientifiques en rébellion, organisée en collaboration avec Extinction Rebellion (XR).

En blouse blanche, les scientifiques, qui n’ont pas l’habitude de ce genre de happening, commencent une conférence retransmise en direct sur les réseaux sociaux. Cartes, graphiques et chiffres alarmants à l’appui, ils appellent à des mesures urgentes pour enrayer l’effondrement de la biodiversité et le réchauffement climatique. Une fois les douze interventions terminées, ils quittent les lieux un peu plus tôt que prévu, vers 20h30, dans le calme et en présence de policiers.

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Huit d’entre eux, dont une doctorante, deux professeurs et deux chercheurs, comparaissaient ce jeudi 30 novembre devant le tribunal de police de Paris pour « intrusion et maintien dans les lieux » du Muséum. L’institution, non représentée à l’audience, a porté plainte et a réclamé aux désobéissants 950 euros de dédommagement – elle ne s’est pas pour autant constituée partie civile.

Une plainte mal perçue par certains : lundi, Isabelle Goldringer, chercheuse à l’Institut national de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement (Inrae), a annoncé à la direction du MNHN sa démission du conseil scientifique dont elle faisait partie. « Il n’y a eu ni effraction ni dommages. L’endroit était symbolique, explique la scientifique, qui a participé à l’action. Je me serais plutôt attendue à une forme de soutien de leur part, alors que les chercheurs qui y travaillent constatent tous les jours la chute de la biodiversité… »

Scientifiques en rébellion : « La désobéissance civile est justifiée par cette trajectoire catastrophique »

A la barre, ou plutôt à la tribune, les prévenus, aux casiers vierges, avaient préparé une déclaration commune, lue à plusieurs voix. Alors que s’ouvre ce jeudi à Dubaï la COP28, qui doit cette année conclure le premier bilan des accords de Paris, les scientifiques ont rappelé que les engagements pris par les Etats il y a huit ans ne sont pas respectés.

« L’objectif de 1,5 °C est mort, la biodiversité s’effondre… […] Nous alertons les gouvernements depuis plus de trente ans, et pourtant ils n’ont pas agi. » Et de citer les mots de l’ancien président du Muséum lui-même, Bruno David : « Si rien n’est fait, cette nouvelle crise majeure de la biodiversité aura bien lieu, et l’humanité, qui dépend de l’équilibre des écosystèmes, pourrait elle aussi disparaître. »

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« L’état de nécessité »

A plusieurs reprises, la présidente a interrogé la stratégie de la désobéissance : « Est-ce vraiment nécessaire de sortir du cadre ? » Pourquoi ne pas plutôt saisir des parlementaires « sensibles à [ce] cri d’alarme » ? Scientifiques et activistes ont soutenu l’état de nécessité de leur action face à un danger imminent. « L’urgence est telle que tous les moyens sont nécessaires. Nous votons, ça ne change rien, nous faisons des marches, ça ne change rien ou ce n’est pas à la hauteur des enjeux », a développé l’une des prévenus.

« Est-ce que le sujet est suffisamment discuté dans les espaces publics, compte tenu de son importance ? Je pense que non », a répondu Fabrice Flipo, professeur en philosophie des sciences, cité comme témoin. Comme lui, deux autres scientifiques ont été appelés à la barre en cette qualité. Le biologiste Pierre-Henri Gouyon a introduit ce qui ressemblait à une « conférence-occupation », avec questions du public – du procureur, en l’occurrence.

Tribune | Scientifiques en procès : « Nous considérons que leur action de désobéissance est légitime »

« On a perdu 70 % de la biomasse d’insectes en trente ans dans les espaces protégés en Europe », a rappelé le professeur au MNHN, exposant à la salle les dynamiques d’évolution de la biodiversité qu’il étudie depuis plus de quarante ans. « Nous sommes dans une situation où nous empoisonnons la Terre entière avec ces pesticides », a-t-il ajouté, faisant le lien avec le récent renouvellement de l’autorisation du glyphosate dans l’Union européenne pour dix ans. Avec ironie, Pierre-Henri Gouyon a remercié le Muséum pour sa plainte, qui permet ce procès et sa médiatisation : « On finit par être un peu désespérés. Les scientifiques prennent un risque. Là, il s’agissait d’une opération d’alerte et elle était parfaitement légitime, si elle n’était pas légale. »

Troisième témoin, l’historien des sciences Christophe Bonneuil a pour sa part énuméré la longue litanie des alertes, en commençant par celle du botaniste Roger Heim, ancien directeur du MNHN, qui a préfacé l’ouvrage de Rachel Carson, « Printemps silencieux », dénonçant en 1962 les ravages des pesticides et du productivisme agricole. « On en savait assez pour changer de modèle et les élites économiques et politiques ont fait le choix de ne pas écouter, a-t-il conclu. Si la justice et les citoyens n’aident pas les élites à changer, qui va s’en charger ? »

« Rachel Carson étant inattaquable sur le fond, les lobbies ont concentré leurs attaques sur elle, avec une violence inouïe »

Au terme d’une courte réquisition, le procureur a demandé la relaxe, arguant que le « maintien dans les lieux » n’est pas matériellement caractérisé. En d’autres termes, rien ne prouve que les prévenus, qui assurent qu’on ne leur a pas « formellement » demandé de quitter les lieux, avaient connaissance des horaires. « Certains musées, à Paris, ferment tard », a observé le procureur. « Est-ce que les heures d’ouverture et de fermeture étaient indiquées sur la porte ?, s’est-il enquis, scrupuleux. Malheureusement, il n’y a pas de représentants du Muséum pour répondre. »

Le jugement a été mis en délibéré au 15 janvier.



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