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Dans la tête de Vladimir Poutine

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Dans la tête de Vladimir Poutine

Alors que se profile l’élection présidentielle en Russie, la sociologue Elisabeth Sieca-Kozlowski, autrice de l’ouvrage « Poutine dans le texte » paru récemment chez CNRS Éditions, décrypte pour nous l’évolution de la pensée et de la rhétorique du dirigeant russe depuis son accession au pouvoir.

Pour mieux comprendre l’avènement du conflit ukrainien, il est indispensable de mieux connaître les tours et les détours de la pensée politique de Vladimir Poutine, qui devrait être réélu sans aucun suspens à la tête de la Fédération de Russie ce dimanche 17 mars. C’est dans ce but que la sociologue Elisabeth Sieca-Kozlowski, ingénieure d’études au Centre d’études russes, caucasiennes, est-européennes et centrasiatiques (Cercec), a entrepris de traduire en français les principaux discours du dirigeant russe, ainsi que certaines de ses interventions dans les médias. Une façon de rendre la parole de Poutine accessible à tous, via un site mis à jour quotidiennement (https://chrono.cercec.fr) et un ouvrage publié chez CNRS Éditions, Poutine dans le texte, au sujet duquel elle nous a accordé cet entretien.

Vladimir Poutine (au centre) visite une exposition consacrée à Pierre le Grand, devenu tsar de Russie en 1682 et qui a reçu le titre d’empereur de toutes les Russies en 1721, à l’occasion du 350e anniversaire de sa naissance (Moscou, le 9 juin 2022).

Quelle est l’origine de cette plongée littérale dans la rhétorique de Vladimir Poutine ?
Elisabeth Sieca-Kozlowski. Quelques semaines après l’annonce par Poutine du lancement de l’« opération militaire spéciale » en février 2022 et qui, je dois le dire, m’a plongée dans une certaine stupeur, j’ai décidé de documenter cette guerre inédite au XXIe siècle, une guerre visant à reconstituer un empire ! Compte tenu de la masse de documents qui sont apparus immédiatement à l’occasion de cette guerre, avec les discours de dirigeants, les déclarations de hauts responsables russes, ukrainiens, européens et de personnalités associées à ces gouvernements, j’ai pensé que, pour une meilleure compréhension de ce conflit, il fallait traduire systématiquement ces documents en français pour les mettre à disposition de tous, grand public, politiques, gouvernants etc. Ces textes mis en ligne et actualisés quotidiennement apportent un éclairage sur les objectifs des belligérants et sur l’évolution de la guerre vue par ses acteurs, et dont la logique n’est pas toujours bien perçue par la presse. Mais très rapidement j’ai compris qu’il serait malgré tout très difficile pour les non-spécialistes de comprendre ce qui se jouait si je ne remontais pas dans le temps pour montrer notamment l’évolution de la pensée de Poutine. Montrer ce qui l’avait conduit à en arriver là.   

Discours de Vladimir Poutine devant la chambre basse du parlement allemand, le Bundestag, dans le bâtiment du Reichstag à Berlin, le 25 septembre 2001. Sa venue, prévue de longue date, intervient alors que les États-Unis cherchent à renforcer leur alliance internationale après les attentats du 11-Septembre.

Que nous apprend cette compilation ?
E. S.-K. Ces textes nous confirment que Vladimir Poutine a été traumatisé par la disparition de l’URSS, qu’il a qualifiée en 2005 de « plus grande catastrophe géopolitique du siècle », et que dès son accession au pouvoir en 1999 en tant que président par intérim de la Fédération de Russie, il n’a cessé de chercher une voie pour la place de la Russie dans le monde. Cette recherche s’est révélée être un cheminement très sinueux, avec une forme d’inconstance, s’engageant sur une voie, se retirant d’une autre, poursuivant des objectifs parallèles, abandonnant les uns puis les autres en fonction des opportunités : un rapprochement avec l’Otan, puis le concept d’une Maison européenne commune, le tournant vers l’Eurasie et l’esquisse d’une Union eurasienne, etc. Mais je crois que toutes ces pistes étaient sincères et sous-tendues par la recherche d’une relation d’égalité avec l’Otan d’abord, puis avec l’Europe dont il s’estime être un partenaire vital et pas seulement un autre voisin de l’Union européenne parmi d’autres.

Vous montrez que, dès 2013, la menace contre l’Ukraine était patente, mais que les arguments évoluent selon les circonstances …
E. S.-K. Dès le début la révolution de Maïdan, en novembre 2013, la menace est présente par le biais de la propagande russe à l’œuvre dans les médias officiels : les narratifs y font référence à la Seconde Guerre mondiale en mentionnant la présence de nazis sur la place de la Révolution et la nécessité d’une « dénazification » de l’Ukraine. Cette tendance s’intensifie avec l’invasion de la péninsule de Crimée, en février 2014. L’Union européenne laisse faire, et Poutine perçoit dans cette absence de réaction la fragilité de l’UE. Avec l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, ces justifications sont remobilisées mais de nouveaux éléments de langage et de nouveaux arguments vont apparaître pour justifier l’intervention militaire : l’idée de « protéger et rassembler les terres russes », la « défense de la langue russe », la « protection des populations russes » qui seraient victimes de « russophobie » et même de « génocide ». Des éléments de langage du même type avaient déjà été utilisés en 2008 pour justifier l’entrée des troupes russes en Ossétie du Sud et en Abkhazie et ils le sont encore aujourd’hui avec l’appel à l’aide des Républiques populaires de Donetsk et Lougansk. La même logique pourrait jouer pour la Transnistrie… 

L’ancienne Première ministre ukrainienne Ioulia Timochenko s’adresse aux manifestants anti-gouvernementaux sur la place de l’Indépendance, le 22 février 2014 à Kiev, en Ukraine, alors qu’elle vient tout juste d’être libérée de prison.

Au fil des années, la rhétorique et les arguments deviennent de plus en plus irrationnels et contradictoires…
E. S.-K. Je ne pense pas que les arguments de Poutine soient irrationnels ou que lui soit fou comme le prétendent certains. Il s’agit d’une autre rationalité, diamétralement opposée à celle de l’Occident. Cette rationalité s’appuie sur les mythes de la Grande Guerre patriotique, qui tient une grande place dans la société russe, mais aussi sur une constellation de courants mystiques ultra-conservateurs, conspirationnistes d’extrême droite, des tendances extrémistes orthodoxes ou encore des ultra-conservateurs, partisans d’un retour à l’empire. Des courants totalement différents du spectre de nos propres courants politiques.

Cela explique-t-il le glissement vers une rhétorique « civilisationnelle » qui en appelle à une croisade anti-occidentale ?
E. S.-K. L’idée d’une « réunification des terres russes » est présente dans un long article de Poutine publié sur le site du Kremlin en juillet 2021, où il affirme que les Russes et les Ukrainiens ne sont qu’un seul et même peuple. Dans cette mission historique de rassemblement des terres russes, Poutine est soutenu par le patriarche Kirill, le plus haut dirigeant de l’Église orthodoxe, qui partage le même imaginaire impérial que Poutine. La rhétorique de la « menace existentielle » est également portée par le patriarche Kirill et recouvre la nécessité pour la Russie de lutter contre des menaces pour sa sécurité, mais aussi de défendre ses valeurs spirituelles et morales. Valeurs qui constituent un élément de la spécificité civilisationnelle que la Russie revendique. En mobilisant ces notions, la Russie accuse l’Occident de vouloir lui imposer des valeurs qui lui sont étrangères, ce qui lui permet de montrer que, par l’intermédiaire de l’Ukraine, son combat est en définitive une lutte contre l’Occident. 

Vladimir Poutine offre des fleurs au patriarche Kirill pour marquer le 15ᵉ anniversaire de son arrivée à la tête de l’Église orthodoxe russe le 1er février 2009 (Moscou, 1er février 2024).

Vous posez la question : comment n’avons-nous rien vu venir ?  
E. S.-K. C’est une question rhétorique car, en réalité, nous avons vu venir beaucoup de choses : la mise au pas de la société russe après le tournant autoritaire des années 2011-2012 et la répression des mouvements de contestation, l’adoption de premières mesures contre les « agents de l’étranger », qui ne cesseront par la suite de s’alourdir et que l’on peut expliquer par la crainte d’une poussée démocratique en Russie du type des « révolutions de couleur » (terme général pour désigner tous les mouvements de révolte, NDLR). Nous voyons aussi les lois qui se durcissent sans cesse et le pouvoir personnel de Poutine qui s’affirme de plus en plus. En mars 2020, les amendements à la Constitution permettant son maintien au pouvoir jusqu’en 2036 n’ont trompé personne. Mais c’est autre chose de penser la probabilité d’une guerre à grande échelle…

La parole de Poutine passe par une série de canaux différents – discours officiels devant la Douma (la chambre basse du Parlement russe) ou à la télévision, articles, tribunes, etc. Cela a-t-il une signification particulière ? 
E. S.-K. La télévision d’État est le premier diffuseur de la rhétorique poutinienne. Une fois par semaine, dans les différentes chaînes télévisées et radios d’État, des représentants du Kremlin viennent communiquer les éléments de langage à utiliser. À tel point que tous les médias diffusent tous la même information et relaient les messages de Poutine qui, lorsqu’il s’adresse à son peuple, cherche à maintenir une apparence de normalité en abordant des thèmes attendus par la population, sur le ton du « business as usual ». On a l’impression d’être dans un univers orwellien. D’autant plus que les médias indépendants ont été muselés et pour beaucoup d’entre eux obligés de se réfugier à l’étranger. De grands programmes télévisés, comme l’émission « Moscou, Kremlin, Poutine » sur la chaîne Rossiya 1 du propagandiste Vladimir Soloviov, sont aussi de puissants relais de la parole poutinienne, qu’ils diffusent à foison et avec outrance. 

Le chef d’État russe apparaît sur un écran de la salle de briefing de la Maison-Blanche, à Washington, alors qu’il signe des documents reconnaissant l’indépendance des régions séparatistes de l’Ukraine. Nous sommes le 21 février 2022, la veille de l’invasion de l’Ukraine.

Le discours de Poutine passe également par un certain nombre de « porte-parole » – experts internationaux, idéologues, dignitaires du régime… Ces différentes personnalités ont-elles un rôle spécifique ?
E. S.-K. Sur la scène internationale, le ministre des Affaires étrangère Sergueï Lavrov permet à la propagande de se répandre partout. Il est chargé de crédibiliser l’invasion russe aux yeux du monde, quitte à déformer la réalité. Aujourd’hui, il va jusqu’à démontrer que ce sont les Occidentaux qui ont déclenché la guerre, dans une démarche en miroir dont il est devenu maître. Les ambassadeurs de la Russie à l’étranger servent également de relais. Avant l’invasion, ils passaient par les grands médias de propagande russes, mais l’interdiction de l’agence de presse Spoutnik et de la chaîne de télévision Russia Today dans l’Union européenne a bouleversé leurs habitudes. Désormais, la propagande officielle passe par les comptes X (anciennement Twitter) et les pages Facebook des ambassades.

En tenue militaire, Dmitri Medvedev (à gauche), ancien Premier ministre russe et vice-président du conseil de sécurité du pays, visite le massif de Prudboy dans la région de Volgograd, dans le sud de la Russie, le 1er juin 2023.

En effet, le régime s’appuie également sur des conseillers politiques comme Sergueï Karaganov ou Fiodor Loukianov qui font l’exégèse de la pensée de Poutine dans la presse gouvernementale ou sur le site de RIA Novosti, l’agence de presse gouvernementale. Il y a aussi Dmitri Medvedev, l’ancien Premier ministre et aujourd’hui vice-président du Conseil de sécurité, qui communique intensément sur les réseaux sociaux et tient souvent des propos menaçants et parfois très violents, peut-être pour regagner la confiance de Poutine qui l’aurait jugé trop libéral lorsqu’il l’a remplacé à la tête du pays, entre 2008 et 2012.

Les médias internationaux jouent-ils un rôle important dans ce dispositif ?
E. S.-K. Vladimir Poutine s’exprime très rarement dans les médias étrangers. Et encore moins depuis qu’il a attaqué l’Ukraine. Mais il faut souligner un échange de publications rare et extrêmement symbolique entre la Russie et la Chine. Poutine a, en effet, publié l’année dernière un article dans le journal chinois Zhenmin Ribao intitulé « La Russie et la Chine – un partenariat tourné vers l’avenir », dans lequel il fait l’éloge de son « vieil ami » Xi Jinping. Et cela à la veille d’une visite d’État du président chinois en Russie, qui visait à renforcer les liens déjà « très étroits » entre les deux dirigeants et donner à Moscou l’occasion de montrer qu’elle n’est pas isolée sur la scène internationale, alors que Poutine fait l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour avoir supervisé l’enlèvement d’enfants ukrainiens. Le lendemain, le président Xi Jinping a publié à son tour un article dans le quotidien russe gouvernemental Rossiiskaïa Gazeta, dans lequel il appelle au « pragmatisme » sur la question de l’Ukraine.

Tout ce dispositif rhétorique est-il mis également au service de la réélection de Poutine ?
E. S.-K. L’élection présidentielle de mars 2024 constitue une simple formalité pour Poutine. Il a éliminé toute opposition. Alexeï Navalny est mort en prison. Le candidat anti-guerre Boris Nadejdine a été écarté par la commission électorale. Les trois autres candidats ont été adoubés par Poutine et donc ne présentent aucun danger pour lui. La propagande d’État autour de cette élection a été minimale : très peu de clips de campagnes ont été produits. La population n’a aucune alternative à Poutine. ♦

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