
Au nom de l’Académie impériale de médecine, Henri-Louis Roger prononça l’un des témoignages les plus développés lors des obsèques de Pierre Rayer, le 13 septembre 1867.
Le maître et les œuvres qu’il inspira
Disciple de Rayer depuis trente-quatre années, Roger ne limite pas son hommage aux grands traités. Il insiste sur l’autorité scientifique, la pathologie comparée et la protection accordée aux chercheurs. Sa formule centrale résume la fécondité intellectuelle de Rayer : « Rayer n’est pas seulement grand par les œuvres qu’il a faites, il est grand aussi par celles qu’il a inspirées. »
Allocution d’Henri-Louis Roger
Jours lamentables et pleins de deuils ! L’Académie de médecine, consternée par des pertes inouïes, voit tomber presque ensemble sous les coups pressés de la mort trois de ses membres les plus regrettables, Guibourt, le doyen de la pharmacie en France, Velpeau, le digne représentant de notre chirurgie, et Rayer, l’honneur de la médecine française, tous les trois chargés d’ans et de gloire, rapidement enlevés et comme arrachés à nos respects, à notre admiration, à nos affections les plus vives.
Disciple de M. Rayer depuis trente-quatre années, je remercie mes collègues de l’Académie de m’avoir chargé de lui adresser en leur nom le suprême adieu, et de m’avoir ainsi donné l’occasion de témoigner une dernière fois de l’admiration et de l’attachement que je lui vouai tout d’abord, et qu’il savait inspirer à tous ceux qui le voyaient de près et quelque temps.
C’est par le travail, par un travail opiniâtre et ardent, que Rayer a conquis successivement les plus hautes positions scientifiques et professionnelles.
Arrivé de bonne heure aux grands hôpitaux, Saint-Antoine, la Charité, il y recueillit les nombreux matériaux d’importants écrits de médecine pratique. Les devoirs de l’hôpital, ceux d’une clientèle qui s’augmentait chaque jour quoi qu’il en eût, les lectures, la composition d’ouvrages médicaux, l’absorbaient tout entier ; aussi M. Rayer, que ses qualités séduisantes et l’éclat de son esprit appelaient à briller dans la société, se refusait-il les plaisirs et jusqu’aux distractions du monde. Homme du travail et de la famille, il associait à ses ouvrages les personnes que l’affection avait associées à sa vie.
Ce n’est pas ici le lieu de parler des livres de Rayer, de ses excellents Traités, œuvres vraiment magistrales, basées sur les faits cliniques et recommandables aussi par l’érudition, et dans lesquelles l’observation du passé est éclairée et contrôlée par l’observation présente ; ces œuvres ont marqué dans la médecine contemporaine, elles resteront longtemps consultées et également appréciées par la médecine de l’avenir.
Esprit largement compréhensif, Rayer étudie d’abord la médecine dans son ensemble ; puis, à la fois pratique et chercheur, encyclopédique et spécialiste, il voit, dans ce vaste domaine de la pathologie, des champs presque délaissés ; il s’y engage et y creuse un profond sillon. Ce n’est pas tout : le terrain s’agrandit encore, la pathologie humaine ne suffit plus à l’infatigable explorateur, et la pathologie comparée est créée. C’est par la découverte d’une maladie nouvelle, transmissible de l’animal à l’homme, que Rayer préluda à cette magnifique étude et jeta les fondements d’une science aussi belle que l’anatomie et la physiologie comparées et bien autrement féconde en applications utiles à l’humanité.
Ce sont ces travaux de médecine comparée qui ouvrirent à M. Rayer les portes de l’Institut. Il était alors à l’apogée de sa gloire ; mais cette gloire même il la faisait servir à la science : membre de l’Institut, il embrassait dans une étude simultanée toutes les sciences biologiques et leur donnait un essor qui ne s’arrêtera pas de longtemps. La science fut, en effet, sa première et sa dernière passion, et ses amis constants furent les travailleurs.
C’est ce labeur incessant, cet enthousiasme pour le vrai et pour le bien, qui avaient acquis à M. Rayer une autorité légitime et immense, autorité qui rayonnait et s’imposait partout, à la présidence de l’Académie comme à celle de l’Institut, à la présidence du Comité consultatif d’hygiène comme à celle de toutes les commissions dont il était le membre indispensable.
M. Rayer eut pour clients les puissants de la terre ; son influence considérable, il l’utilisa surtout pour les autres, et en particulier pour les pionniers de la science ; les honneurs et la fortune qui lui vinrent par surcroît servirent en définitive à l’illustration ou à l’avancement de la médecine ; si, un jour, il accepta d’être Doyen de la Faculté, ce fut pour y agrandir l’enseignement ; ce fut pour y introduire l’étude de l’histologie, de la pathologie comparée et de l’histoire de la médecine.
Rayer n’est pas seulement grand par les œuvres qu’il a faites, il est grand aussi par celles qu’il a inspirées : comme Stahl, comme Boerhaave, maîtres immortels, il avait su s’entourer d’un groupe de jeunes savants qu’il animait du souffle de sa puissante inspiration.
Un homme dont l’universel savoir n’a d’égal que l’antique vertu, notre Littré, jeune encore, cherchait sa voie ; Rayer indiqua la route et le monde médical eut une traduction française d’Hippocrate.
Un savant qui appartient aussi à l’Académie, et dont le nom est plus qu’européen, Claude Bernard, a dû au patronage de M. Rayer les positions officielles qui, en assurant le présent, donnent à l’esprit la sérénité indispensable au travail ; et c’est encouragé par M. Rayer que le physiologiste ingénieux et sagace s’est engagé résolûment dans une carrière si heureusement parcourue.
Pourquoi ne rappellerais-je pas encore l’appui bienveillant et efficace que M. Rayer prêta toujours à un autre savant, notre collègue, à M. Robin, le créateur de l’histologie française ? Peut-on ne pas voir l’expression saisissante de l’esprit même de Rayer dans cette trinité d’hommes éminents qui représentent, Littré l’observation antique dans ce qu’elle a de plus élevé, Claude Bernard et Robin l’observation moderne dans ce qu’elle a de plus positif ?
Et c’est pour continuer cette œuvre que Rayer s’était mis à la tête de la Société de biologie, réunion de disciples qui sont ou seront maîtres à leur tour, et qui se sont donné pour tâche l’étude de la vie dans toutes ses manifestations, et pour mot d’ordre le progrès.
Talent consommé de praticien, savoir élevé et profond, esprit incomparable aussi fin et vif qu’étendu, honorabilité et dignité professionnelles, remarquable union des plus nobles qualités morales, cœur sympathique, ardent, dévoué, M. Rayer eut tous ces mérites.
Ce que fut M. Rayer, je viens de l’indiquer bien imparfaitement, et je sens que ma louange languit auprès d’une si haute renommée ; je cherche encore des paroles et ne trouve que des larmes.
Source et lecture historique
« Obsèques de M. Rayer », L’Union médicale, troisième série, n° 111, 14 septembre 1867, p. 449–458. Transcription établie d’après l’exemplaire de la BIU Santé Médecine, Université Paris Cité, Numerabilis, Licence Ouverte.
Ce discours funèbre constitue un témoignage contemporain. Ses attributions doivent être confrontées aux archives administratives et aux correspondances, mais il documente avec précision la perception de Rayer comme organisateur d’un milieu scientifique fécond.