Le témoignage d’Antoine Bussy sur Pierre Rayer

Portrait d’Antoine Bussy
Antoine Bussy, pharmacien et membre du Comité consultatif d’hygiène publique. Portrait du domaine public, Wikimedia Commons.

Au nom du Comité consultatif d’hygiène publique, Antoine Bussy salue en Pierre Rayer un président capable d’unir l’expérience médicale, l’érudition et l’indépendance du conseiller scientifique.

Le témoignage d’Antoine Bussy

Messieurs,

C’est au nom du Comité consultatif d’hygiène publique que je viens rendre un dernier hommage et dire le dernier adieu au savant illustre, au praticien distingué, au collègue aimé dont la mort nous réunit ici dans une douleur commune. Il y a un an, jour pour jour nous rendions les mêmes devoirs à notre vénéré confrère le docteur Mêlier, qui a laissé de si vifs regrets et de si honorables souvenirs parmi nous. Il y a quelques jours la mort nous enlevait notre éminent collègue, M. Herbet, conseiller d’État et directeur des consulats aux affaires étrangères ; sa tombe est à peine fermée, la place qu’il occupait parmi nous n’est pas encore remplie, qu’une nouvelle perte vient frapper notre Comité dans la personne de son président.

Je n’aurai pas à vous retracer ici, Messieurs, cette vie si honorable et si bien remplie, consacrée tout entière à l’étude et à la pratique de la médecine. Quelques mots seulement sur la position de M. Rayer dans le Comité d’hygiène me suffiront pour vous faire apprécier la perte que nous avons faite.

C’est depuis douze ans que M. Rayer appartenait au Comité d’hygiène, où il avait été appelé par le suffrage unanime de ses collègues à remplacer comme Président le savant physiologiste Magendie.

Dès ce moment il n’a cessé de prendre la part la plus active à tous nos travaux.

Ni les soins qu’il donnait à sa nombreuse clientèle, ni ses occupations comme savant, ni les devoirs que lui imposaient ses relations étendues ne l’empêchèrent d’assister à nos séances avec la plus grande assiduité.

Sous sa présidence ont été traitées un grand nombre de questions d’un haut intérêt pour l’hygiène, que je ne saurais énumérer ici, mais parmi lesquelles je puis citer la législation sur la conservation et l’aménagement des sources d’eaux minérales, les modifications apportées dans l’inspection des établissements thermaux, l’examen de toutes les grandes questions qui ont surgi à l’occasion de l’exécution de nos lois sur les quarantaines et des conventions internationales qui se rapportent à cette législation.

L’application de ce régime quarantenaire en activité dans le bassin de la Méditerranée, où le choléra n’a pas cessé de sévir, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, touche aux intérêts les plus graves et souvent les plus opposés. Il s’agit, en effet, de concilier les exigences de la santé publique avec les besoins du commerce, de tenir compte de l’ignorance des préjugés et du mauvais vouloir de certaines populations, et quelquefois même des incertitudes de la science. Beaucoup d’entre vous, Messieurs, et tous ceux particulièrement qui ont assisté à la première invasion du choléra en France, connaissent la révolution qui s’est opérée dans le monde médical depuis cette époque sur le mode de propagation de cette maladie. Dans la discussion de tous ces points difficiles, le rôle de M. Rayer ne se bornait pas à présider avec cette impartialité et cette convenance qui étaient la règle habituelle de sa conduite. Médecin et savant, il apportait dans nos discussions le poids de sa longue expérience et les lumières que lui fournissait sa profonde érudition, sachant toujours s’arrêter là où l’observation lui faisait défaut et n’hésitant jamais à reconnaître, lorsqu’il y avait lieu, l’insuffisance de la science. Esprit ferme, cœur droit et dévoué, il savait allier dans une mesure parfaite le respect pour l’autorité à l’indépendance de l’homme de science, et à la vérité qui est le premier devoir d’un conseiller de l’Administration.

Cette utile coopération devait bientôt nous manquer. Les facultés de M. Rayer s’affaiblissaient sensiblement. Aucun de nous ne pouvait se faire illusion sur sa fin prochaine. Mais sa mort, pour n’avoir pas été imprévue, n’a pas été moins douloureuse pour tous ses collègues qui suivaient d’un œil attristé les progrès de la maladie.

Si quelque chose, Messieurs, peut adoucir l’amertume de nos regrets, c’est l’expression de cette sympathie générale qui s’attache à la mémoire de M. Rayer, légitime récompense des services qu’il a rendus pendant sa longue et laborieuse carrière.

Repères de lecture

Bussy insiste sur la responsabilité publique du savant : assiduité, prudence devant l’incertitude, arbitrage entre santé publique et commerce, indépendance à l’égard de l’administration. Son allocution documente la place de Rayer dans l’histoire de l’expertise sanitaire.

Source

« Obsèques de M. Rayer », L’Union médicale, 3e série, no 111, 14 septembre 1867, p. 449–458, exemplaire numérisé par la BIU Santé (Université Paris Cité). Transcription reproduite dans l’ouvrage consacré à Pierre Rayer.