
Armand Husson replace Rayer dans l’histoire hospitalière parisienne et rappelle près de trente années de service à l’hôpital de la Charité.
Le témoignage d’Armand Husson
Messieurs,
La tombe d’un illustre chirurgien est à peine fermée, et nous voici de nouveau réunis pour rendre les derniers devoirs à l’un des vétérans de l’art de guérir, non moins digne de nos sympathies et de nos respects. Ainsi que son éminent confrère, M. le professeur Velpeau, M. le docteur Rayer compte, depuis longtemps déjà, parmi les gloires les plus pures et les plus incontestées de ce même hôpital de la Charité, où, pendant près de trente ans, ils ont concouru ensemble au soulagement des malades indigents qui leur étaient confiés. Il faut bien le reconnaître, la mort ne saurait sévir parmi les sommités du Corps médical sans que l’Administration hospitalière se sente profondément atteinte elle-même dans ses intérêts les plus chers et aussi dans ses affections les plus légitimes. Et, en effet, la distribution des secours, dont la loi lui a confié le soin, fait la part de l’homme de l’art si grande ; l’action du médecin est si intimement liée à celle de l’administrateur que le bien qu’ils sont appelés à faire en commun n’est réellement fécond qu’à la condition d’une entente constante et parfaite ; et c’est précisément cet accord, resté inaltérable entre elle et M. Rayer pendant sa longue carrière, qui rend aujourd’hui pour elle cette séparation si douloureuse.
Comme tant d’autres praticiens dont le nom brille au premier rang de nos illustrations médicales, M. le docteur Rayer est sorti de cette brillante pépinière d’élèves qui est l’honneur et la force de nos hôpitaux. Interne dès l’année 1814, il suivait ses chefs de service pour secourir les blessés de ces combats néfastes contre l’invasion étrangère ; il était, en 1823, nommé médecin du Bureau central et, après être resté attaché quelque temps à l’hôpital Saint-Antoine, il venait prendre, à l’hôpital de la Charité, la place qu’il ne devait quitter qu’après avoir été atteint par la loi inflexible de la limite d’âge.
Ces titres que l’Administration a enregistrés avec un soin religieux sont encore relevés à ses yeux par les admirables qualités de cœur qu’elle avait rencontrées en M. Rayer ; aussi se plaît-elle à confondre, dans l’expression de ses regrets, le médecin éminent avec l’homme affable dont le commerce à la fois si sûr et si agréable exerçait une attraction et un charme irrésistibles sur tous ceux qui l’approchaient.
Bien qu’il fût séparé de nous depuis plusieurs années, il n’en continuait pas moins à prêter, comme médecin honoraire, son concours à l’Administration qu’il avait aimée et servie pendant tant d’années. Dans toutes les circonstances où nous avons dû recourir à ses conseils ou à son dévouement, jamais les lumières de sa haute intelligence ne nous ont fait défaut ; jamais il n’a laissé échapper l’occasion d’aider et d’honorer les intérêts sacrés que nous avons mission de défendre.
Messieurs, la mort peut frapper parmi nous à coups répétés, et entraîner vers d’autres régions les hommes utiles qui passent sur cette terre périssable pour y faire le bien ; mais ce qu’elle ne saurait nous ravir, ce sont ces souvenirs précieux qui peignent en traits saisissants et durables l’image de ceux qui ne sont plus, ces souvenirs qui proposent des exemples, consolent les familles et sont quelquefois un fragment de l’histoire. M. Rayer laisse dans la science et la pratique médicales un vide difficile à remplir ; dans les hôpitaux, une place qui n’est pas encore prise ; dans le monde pressé de ses clients fortunés ou pauvres, des regrets douloureux et profonds. Pour moi, c’est un besoin, c’est un devoir de venir, à mon tour, saluer d’un dernier adieu les restes mortels de cet homme rare, aussi modeste que savant ; entourer la tombe qui va les recueillir de l’expression sympathique de notre reconnaissance et promettre de placer le nom de Rayer dans nos annales, parmi les meilleurs et les plus aimés.
Repères de lecture
Ce discours fait du parcours hospitalier un élément central de la mémoire de Rayer : l’interne de 1814, le médecin du Bureau central, Saint-Antoine puis la Charité. Il éclaire aussi l’articulation entre pratique clinique et administration des secours.
Source
« Obsèques de M. Rayer », L’Union médicale, 3e série, no 111, 14 septembre 1867, p. 449–458, BIU Santé. Transcription reproduite dans l’ouvrage consacré à Pierre Rayer.