Le témoignage de Benjamin Ball sur Pierre Rayer

Portrait du docteur Benjamin Ball
Benjamin Ball (1833–1893), vice-président de la Société de Biologie. Portrait provenant des collections de la BIU Santé, domaine public.

Benjamin Ball témoigne au nom de la Société de Biologie : il décrit Rayer comme le maître qui lui donna son impulsion scientifique, son existence légale et une véritable famille intellectuelle.

Le témoignage de Benjamin Ball

Messieurs,

La Société de biologie, en me chargeant de porter sur la tombe de Rayer, l’expression de ses douloureux regrets, ne m’a point imposé la tâche de vous rappeler ses mérites. Des voix plus éloquentes et plus autorisées que la mienne ont déjà rempli ce pieux devoir. Pour moi, venu l’un des derniers parmi ses élèves, je ne l’ai connu, pour ainsi dire, qu’à la onzième heure ; et je craindrais d’empiéter sur le domaine d’autrui en retraçant l’histoire de sa vie scientifique. C’est le Président de la Société de biologie dont la vénérable figure est gravée dans mes souvenirs ; c’est à lui que je viens adresser ici mes derniers adieux.

La Société de biologie doit tout à Rayer : il lui a donné l’impulsion scientifique et l’existence légale ; il lui a imprimé un caractère indélébile ; il lui a fait conquérir la place qu’elle occupe dans le mouvement moderne ; et s’il ne l’a pas créée de toutes pièces, on peut affirmer, du moins, qu’il en a résumé, je dirais presque personnifié les tendances. Il fallait, en effet, pour diriger les travaux d’une Société composée d’éléments si divers, un ensemble de qualités qu’il est rare de trouver au même degré chez un seul individu. Toutes ces qualités, on peut le dire, se réunissaient dans la personne de Rayer.

Nul ne possédait mieux que lui le don de faire aimer le travail, parce qu’il l’aimait lui-même : nul ne savait mieux redresser les travers de l’esprit, et lui communiquer cette rectitude scientifique qui était le cachet de son propre jugement. Aucun maître n’a mieux su choisir ses élèves ; aucun maître n’a mieux su les conduire vers le but ; et ce sera l’un de ses plus beaux titres de gloire d’avoir groupé autour de lui tant de puissantes intelligences qu’il a réchauffées au contact de la sienne. C’est qu’il était impossible, en effet, d’approcher de Rayer sans ressentir la contagion de l’exemple ; et l’on se reprochait amèrement ces heures de lassitude et de découragement que nous avons tous plus ou moins connues, lorsqu’on voyait ce noble vieillard suivre les progrès de la science avec une ardeur toute juvénile qui, loin de diminuer, semblait croître avec les années. On peut dire de lui qu’en matière de science, rien ne le laissait indifférent. C’était un curieux de la nature, et il portait sur tous les points les lumières de son esprit et la justesse de son sens critique.

Avec de telles facultés, Rayer était désigné d’avance pour présider la Société de biologie. Nulle part, il n’était plus naturellement à sa place ; nulle part il ne se sentait si bien chez lui ; et l’assiduité, disons mieux, le zèle qu’il mettait à suivre régulièrement nos séances témoignaient assez du plaisir qu’il éprouvait à se voir entouré par les membres de cette Société qu’il avait si longtemps dirigée. Avec quelle sollicitude il s’occupait de nos intérêts ! Avec quelle délicatesse il savait les défendre ! Pendant vingt ans, il a marché à notre tête, et jamais, durant ce long espace, son dévouement ne s’est refroidi ; jusqu’aux derniers instants de sa vie, il nous est resté fidèle. Samedi dernier, il présidait encore une de nos séances ; deux jours plus tard, il tombait frappé d’un coup mortel.

Ce n’étaient point, on peut le dire, des liens d’une nature purement intellectuelle qui nous unissaient à Rayer. Nous étions en quelque sorte ses enfants de prédilection, sa famille scientifique ; et s’il ressentait une douce satisfaction à se trouver au milieu de nous, c’est qu’il se savait profondément respecté et, ce qui vaut mieux encore, il se sentait cordialement aimé.

Peu d’hommes, en effet, ont plus vivement ressenti cette profonde sympathie pour la jeunesse laborieuse qui constitue à la fois le plus beau privilège et le signe le plus certain de la longévité intellectuelle. C’était là, sans aucun doute, un sentiment bien réciproque des deux côtés. Il nous semblait impossible de séparer la personne du Président de l’idée de nos réunions ; nous aimions à voir son autorité paternelle intervenir dans nos débats et, lorsqu’il n’occupait pas le fauteuil, nous savions par expérience combien nos discussions pâlissaient.

Depuis quelques années, son grand âge aurait dû nous accoutumer à l’idée d’une séparation prochaine ; et cependant la nouvelle imprévue de sa mort nous a frappés comme la foudre, tant il est difficile de croire aux malheurs qu’on a raison de craindre !

Aujourd’hui, sa place est vide : nous savons qu’il nous a quittés pour toujours, et pourtant nous croirons longtemps encore à sa présence au milieu de nous.

Cher maître ! nous n’entendrons plus cette voix sympathique dont les accents nous étaient familiers ; nous ne rencontrerons plus vos regards bienveillants, nous ne verrons plus votre affectueux sourire ; mais vous vivrez éternellement dans nos souvenirs ; nous serons toujours fiers d’avoir été vos élèves, et nous suivrons jusqu’au bout la voie scientifique dans laquelle vous avez marché.

Repères de lecture

Ball livre le témoignage le plus directement institutionnel sur la Société de Biologie : autorité scientifique, pédagogie, choix des élèves, pluralité des recherches et fidélité jusqu’à la dernière séance.

Source

« Obsèques de M. Rayer », L’Union médicale, 3e série, no 111, 14 septembre 1867, p. 449–458, BIU Santé. Transcription reproduite dans l’ouvrage consacré à Pierre Rayer.