
Michel Lévy dresse le portrait d’un gouvernant scientifique : prudent, conciliateur, attentif aux institutions et capable d’organiser les conditions mêmes du progrès.
Le témoignage de Michel Lévy
La Société centrale des médecins de Paris ne peut rester muette au bord de cette tombe ; elle pleure dans le président de l’Association générale des médecins de France, son président titulaire, son conseil le plus sûr et le plus actif, l’âme de ses délibérations, un patronage de tous les jours avec la prudence consommée et l’expérience magistrale. Quoique M. Rayer eût, dès l’origine de la Société centrale, délégué au plus obscur de ses vice-présidents le soin de diriger ses travaux, il en est resté le guide ; il en a retenu le gouvernement ; rien d’important ne s’y est fait sans son impulsion, et sa vigilance, son incessante enquête des objets de nos discussions lui ont permis de suivre, de régler nos solutions, sans jamais peser sur nos votes. Personne n’avait plus que lui le tact des situations, la prévoyance des difficultés, le ménagement des droits et des intérêts légitimes, l’art délicat de la conciliation des esprits. Vous avez entendu, vous entendrez ailleurs et dans des conditions plus favorables à une calme et saine appréciation de cette grande figure de la médecine contemporaine, les éloges dus au savant de premier ordre qui avait l’initiative et l’originalité ; à l’investigateur infatigable qui avait la passion de la vérité et qui savait entraîner les jeunes générations dans les voies multiples de la nouveauté féconde et des découvertes ; au praticien dont la haute sagacité, éclairée par une expérience sans pareille et par une érudition de source vive, dictait des oracles et redressait les courages ; à cet admirable consultant qui, modeste envers les confrères, secourable aux malades, gracieux envers leur entourage, captivait la confiance sur tous les degrés de la société et laissait partout comme une trace de son noble cœur. Une organisation d’élite comme celle de M. Rayer ne s’épuisa point dans une seule direction, dans un seul ordre de labeurs. Président du Comité consultatif d’hygiène publique, il a dirigé ses travaux avec goût et une compétence improvisée ; doyen de la Faculté de médecine un jour, il y a laissé des marques durables et utiles de son passage : le stage des élèves dans les hôpitaux, le concours pour les places de chefs de clinique, et surtout cet enseignement d’histologie, devenu le centre des études médicales. Si jamais la médecine comparée vient à se fonder sur des bases solides, ce sera par le développement des éléments d’observation et de la méthode fournis par M. Rayer. Président perpétuel de la Société de biologie, c’est dans cette institution qu’il a marqué son génie, ses tendances scientifiques, sa puissance de synthèse à travers le détail infini des recherches de chaque jour, exécutées par une phalange de travailleurs choisis qui, naguère l’espoir de la science, aujourd’hui prennent pied sur tous les points du domaine médical et conspirent au progrès.
Mais je m’écarte de ma tâche, qui est d’honorer ici publiquement le Président de la Société centrale au nom de mes chers collègues de la commission administrative. Aucun d’eux, aucun de nos confrères, associés comme moi depuis longues années aux pensées et aux actes de M. Rayer, ne me démentira quand j’affirmerai devant cette assemblée qu’il fut non seulement un grand homme de science, mais encore un grand homme de bien ; la Société centrale, avec sa besogne continue d’assistance confraternelle, a joui du spectacle de sa belle âme ; sa sérénité se communiquait à ceux qui vivaient près de lui ; elle projette un rayon pur jusqu’au bord de cette fosse où nous adressons à ses restes mortels une pieuse et suprême salutation.
Repères de lecture
Lévy réunit les différents visages de Rayer : praticien, réformateur de l’enseignement, président de sociétés et promoteur de la médecine comparée. Son mot le plus précis est peut-être celui d’un gouvernement « sans jamais peser sur les votes ».
Source
« Obsèques de M. Rayer », L’Union médicale, 3e série, no 111, 14 septembre 1867, p. 449–458, BIU Santé. Transcription reproduite dans l’ouvrage consacré à Pierre Rayer.