Le témoignage d’Amédée Latour sur Pierre Rayer

Portrait d’Amédée Latour (1805–1882)
Amédée Latour (1805–1882), médecin et journaliste, secrétaire général de l’Association générale de prévoyance et de secours mutuels des médecins de France. Portrait conservé dans la base La France savante du CTHS.

Secrétaire général de l’Association générale de prévoyance et de secours mutuels des médecins de France, Amédée Latour rappelle la part décisive de Rayer dans la construction d’une « famille médicale » fondée sur la mutualité.

Le témoignage d’Amédée Latour

Messieurs,

En peu de temps que de tristesses !

La plus grande pour moi, vous devez tous le comprendre, est d’adresser l’adieu suprême au Président de l’Association générale de prévoyance et de secours mutuels des médecins de France.

Je ne cache ni mon émotion, ni mes larmes, ni mon inquiétude, ni mes appréhensions. Dans toute son étendue funeste je vois, je sens notre perte et j’en suis accablé de douleur. Les titres de M. Rayer à la reconnaissance et à l’immortalité de l’histoire comme savant complet, comme investigateur sagace, comme clinicien exact, comme praticien des plus habiles, comme monographe rigoureux, comme initiateur fécond et comme protecteur heureux, viennent d’être rappelés avec autorité et compétence. C’est un autre devoir plus pieux encore qui m’attire auprès de cette tombe : j’y viens pleurer le courageux et généreux fondateur de cette grande et belle institution qui, si ses destinées s’accomplissent, aura parmi nous institué, non pas ce que quelques esprits inattentifs ont qualifié de corporation médicale, mais quelque chose de plus intime, de plus humain, de plus en harmonie avec nos mœurs et nos conquêtes libérales, c’est-à-dire la famille médicale ; c’est-à-dire la pitié, la piété, le respect pour l’infortune ; l’assistance efficace et durable pour la vieillesse et l’infirmité ; le secours pour la veuve ; la protection pour l’enfant ; plus encore, Messieurs, la sollicitude rétrospective remontant jusqu’aux ascendants ; et bien mieux encore, la mutualité confraternelle s’étendant sur la profession tout entière, du plus élevé au plus humble d’entre nous et ne laissant nulle part une souffrance honorable sans secours, un grief légitime sans réclamation. Il y a dix ans, Messieurs, que M. Rayer, sous l’humble mais pressante invitation de celui qui a la douleur de lui rendre aujourd’hui les derniers devoirs, se mit résolûment à la tête de cette noble idée. Il en comprit aussitôt toute la grandeur, et ce fut pour moi, je le déclare, un grand sujet d’étonnement que cet esprit, qui paraissait avoir été jusque-là complètement absorbé dans le culte de la science et dans la pratique de l’art, eût une intuition si prompte et si sûre des graves problèmes d’économie professionnelle qui allaient se présenter à son examen. Mais aussi toutes les difficultés d’exécution se montrèrent également rapides à cet esprit net, positif et pratique, à qui ne suffisait pas qu’une idée fût grande et généreuse, mais qui lui demandait surtout sa raison possible d’existence et de réalisation.

L’historique de ce laborieux enfantement serait ici déplacé ; il a été esquissé ailleurs. Il sera complété plus tard. Ce que nous savons tous, et ce que je sais mieux que personne, c’est que, depuis dix ans, M. Rayer a donné à cette institution par lui fondée toute son âme et toute son intelligence ; c’est que le sentiment de la responsabilité qu’il avait assumée a souvent troublé son sommeil ; c’est que si les succès de l’Œuvre lui ont procuré de grandes et d’ineffables jouissances ; les attaques dont elle a été l’objet, l’indifférence des uns, les abstentions systématiques des autres, les ardeurs impatientes, le zèle imprudent, les critiques passionnées et injustes ont fréquemment aussi sensibilisé son cœur, mais sans l’aigrir. Cher et vénéré maître, souvent nous avons ensemble monté cette voie douloureuse, et non sans meurtrir nos mains et nos pieds aux pierres du chemin ; eh bien, votre courage a soutenu le courage de tous ; votre conviction a ranimé la conviction de tous ; votre énergie a donné confiance et résolution à tous, et l’Œuvre est devenue ce que vous la laissez : nombreuse, honorée, riche, bienfaisante, protectrice, et désormais à l’abri de toute éventualité fâcheuse.

La plus grave, la plus douloureuse de ces éventualités, Messieurs, l’Association générale la subit en ce jour ; oui, la mort de M. Rayer est une perte immense pour l’Œuvre. Qui nous rendra le prestige d’un tel nom, l’éclat d’une telle position, l’influence d’un tel caractère, le respect de tous pour une telle dignité professionnelle ? Qui nous rendra cette belle, noble et vénérable prestance ? Qui nous rendra surtout ce langage si magistralement élevé que, tous les ans, nous applaudissions à nos assemblées générales ? Enfin, qui nous rendra cette conception grande et généreuse de l’Œuvre, ce zèle actif jusqu’à l’inquiétude, jusqu’à l’agitation, ce souci de l’ensemble et des détails, ce dévouement toujours prêt, cette sollicitude toujours vigilante, et cette constante aménité qui rendait les rapports de tous les éléments de l’Œuvre si doux et si faciles ? Parlerai-je de ses libéralités inépuisables ? Non, s’il pouvait m’entendre il m’imposerait silence ; et, comme le dit un moraliste, il faut savoir honorer ceux qui sont morts de la manière dont ils auraient voulu être honorés pendant leur vie.

Messieurs, au bord de cette tombe, un rapprochement triste et douloureux me frappe et m’émeut. Les deux Présidents des deux grandes Associations médicales, à quelques jours d’intervalle, viennent de se réunir dans la mort. Velpeau, Rayer, ces deux grands esprits ne sont plus et dans un monde meilleur ils ont oublié les dissidences de ce monde agité ; ils jouissent à cette heure de la paix éternelle. Eh bien ! de l’un et de l’autre qui m’ont honoré de leur bienveillante et précieuse amitié, il me semble que j’entends la voix et qu’ils me disent :

« Nous avons l’un et l’autre visé le même but : l’assistance, la dignité, la moralité professionnelle ; nos aspirations ont été les mêmes ; les mêmes ont été nos intentions, et semblables ont été nos moyens d’exécution. Pourquoi donc une séparation entre des institutions identiques ? Pourquoi n’avons-nous pas réuni nos efforts dans une action commune ? Pourquoi !… C’est que, dans ce monde terrestre où nous avons vécu, les esprits les plus élevés et les plus purs sont mêlés, comme l’a dit Pascal, de grandeur et de faiblesse. Aux rayons de l’immortalité se sont fondus comme un léger brouillard des antagonismes tristes et pénibles. Vous, à qui l’honneur incombe aujourd’hui de parler au nom de l’Association, nous vous en supplions, ne faites entendre que des paroles d’union, de concorde et d’apaisement. Notre vœu le plus cher est en faveur d’une entente désirable pour tous. Sur notre tombe, osez émettre l’espérance et le désir d’un rapprochement pour tous honorable, et nos âmes reconnaissantes vous protégeront dans vos efforts. »

Voix chères et amies, je vous écoute et je subis votre irrésistible influence.

Oui, Messieurs, et j’en atteste ici cette austère solennité de la mort devant laquelle le mensonge ne serait qu’une odieuse profanation, M. Rayer et M. Velpeau, je l’ai souvent entendu de leur bouche, n’aspiraient, dans leur ardeur respective pour le succès des deux Associations, qu’à ce concours commun d’ailleurs, tôt ou tard inévitable. Pourquoi donc n’en hâterions-nous pas l’avènement ? Pourquoi ne chercherions-nous pas toutes les occasions de nous unir plutôt que celles qui nous divisent ?

Pour moi, je ne crois pouvoir plus affectueusement et plus respectueusement honorer la mémoire de notre cher et vénéré Président qu’en émettant le vœu sincère que toutes les forces vives de l’Association médicale de Paris et des départements s’unissent enfin dans une action générale vers les intérêts de cette grande science et de cette belle profession dont M. Rayer a été l’un des plus complets interprètes et l’un des plus dignes et des plus respectables ministres.

Repères de lecture

Latour offre une histoire interne de la mutualité médicale. Le discours met au premier plan la protection de la vieillesse, des veuves, des enfants et des ascendants, puis transforme l’éloge funèbre en appel à l’union entre associations concurrentes.

Source

« Obsèques de M. Rayer », L’Union médicale, 3e série, no 111, 14 septembre 1867, p. 449–458, BIU Santé. Transcription reproduite dans l’ouvrage consacré à Pierre Rayer.