Le témoignage du docteur Brun sur Pierre Rayer

L’Union médicale du 14 septembre 1867, source du témoignage du docteur Brun
Le témoignage du docteur Brun est conservé dans le compte rendu des obsèques publié par L’Union médicale le 14 septembre 1867. Aucun portrait formellement attribué à cet orateur n’a pu être authentifié.

Dernier orateur des obsèques, le docteur Brun parle au nom des disciples et des amis. Son allocution fait passer la mémoire de l’institution vers celle du caractère, de la bienveillance et des fidélités privées.

Le témoignage du docteur Brun

Des voix éloquentes viennent de se faire entendre ; elles vous ont dit ce qu’était le savant et le grand praticien, le fondateur de l’Association générale et de la Société de biologie ; qu’il soit permis à un ancien disciple et à un vieil ami de quarante ans d’ajouter quelques traits qui mettent l’homme en lumière et reproduisent la grande physionomie de cet illustre défunt, d’une personnalité si puissante, et dont les sentiments élevés se reflétaient si bien sur cette belle tête que nul de ceux qui l’ont vue n’oubliera jamais, pas plus que les contemporains de Dupuytren n’ont oublié cette tête olympienne qu’il portait si fièrement sous les portiques de l’Hôtel-Dieu. Mais ce qu’on aimait tout particulièrement dans le vénéré Président de l’Association générale, c’était le charme qui vous attache et qui vous lie ; on recherchait ce doux regard qu’éclairait la plus belle intelligence ; on se laissait entraîner par ces formes aimables qui tempéraient si gracieusement un fonds de pensées toujours sérieuses.

Et puis quel merveilleux assemblage de qualités morales ! Comme il était pur, désintéressé et plein de bienveillance ! Oh ! oui, il était pur celui qui toujours suivit les grandes voies, marchant droit devant lui sans avoir jamais laissé fléchir le sentiment de l’honneur ; je puis le dire, presque toutes les hautes positions que son mérite éminent lui a fait obtenir, elles lui ont été offertes ; il ne les a pas sollicitées.

Désintéressé : ses clients le diraient, mais ses amis, aussi bien que tous ceux qui l’entouraient, peuvent l’attester ; n’ont-ils pas été les témoins des longues heures que chaque jour il consacrait si libéralement à la science ou aux affaires de l’Association, temps bien précieux cependant, et dont il eût pu tirer un si grand profit !

Et sa bienveillance est-elle assez bien établie ? Il a été le bienfaiteur de tous ceux qui l’ont approché ; que de médecins ne lui doivent pas leur position ! Le nombre des personnes qu’il a obligées est immense. Tenez, il y a dix jours, j’étais là-bas, bien loin de Paris, dans les montagnes du Jura, près du berceau de Bichat, j’assistais à l’assemblée de l’Association de Belley ; un de nos jeunes confrères me demande de vouloir bien porter à M. Rayer l’expression de sa reconnaissance pour un service qu’il avait reçu pendant sa vie d’étudiant. Traduit devant le Conseil académique, à l’occasion d’une manifestation par trop bruyante, lors d’une représentation théâtrale, il allait se voir retirer ses quinze inscriptions ; sa carrière était brisée. Un membre du Conseil demande la parole : « Accordez-moi, dit-il à ses collègues, la grâce de cet élève ; c’est la première fois que je siège parmi vous ; je serais heureux que cette première séance fût marquée par un bienfait. » L’élève fut sauvé. Celui qui avait demandé sa grâce, vous l’avez tous nommé : c’était l’illustre doyen de la Faculté de médecine.

Qu’on s’étonne après cela que cet homme ait fait naître tant d’amitiés qui jamais ne se sont démenties.

Oui, vénéré maître, tu étais aimé de tous ceux que tu avais rassemblés autour de toi ; tu savais créer les dévouements, et tu laisses dans tous leurs cœurs un souvenir affectueux impérissable !

Sur ta tombe glorieuse je dépose humblement cette couronne ; elle est le symbole de l’immortalité qui t’appartient !

Repères de lecture

Le récit de l’étudiant menacé d’exclusion donne à cette allocution sa valeur singulière : Brun ne se contente pas de louer une vertu abstraite, il montre la bienveillance de Rayer à l’œuvre dans une décision concrète.

Source

« Obsèques de M. Rayer », L’Union médicale, 3e série, no 111, 14 septembre 1867, p. 449–458, BIU Santé. Transcription reproduite dans l’ouvrage consacré à Pierre Rayer.